Affichage des articles dont le libellé est réflexions. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est réflexions. Afficher tous les articles

mercredi 25 juillet 2012

Retour sur un rêve


J’ai enfin trouvé à quoi renvoyait ce rêve – ou plutôt à qui, en fait.

Mme H*** habitait dans la même résidence que mes parents, entre la ligne du RER A et le bois de Vincennes. Métisse, divorcée, elle vivait seule (son fils et sa fille qui vivaient aux Antilles venaient la voir deux fois par ans). Elle exerçait, si mes souvenirs sont exacts, des fonctions au siège social d’une grande compagnie d’assurances. Un soir qu’elle rentrait tard après une réunion, elle avait été victime d’une agression sur le court trajet qui sépare la gare de RER la plus proche de la résidence (c’était avant notre emménagement) ; à la suite de cela, elle s’était inscrite dans un club de sport où elle pratiquait, je crois, aïkido et musculation : c’était une chose assez rare pour une femme de son âge, d’autant que son style vestimentaire correspondait davantage à sa profession qu’à ses activités sportives. Un soir (je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans), mes parents et moi lui avions rendu visite ; à un moment, me voyant sans doute à l’écart de la conversation, elle m’avait interrogé sur mes centres d’intérêt : je lui avais parlé du livre que j’étais en train de lire, le dernier Kundera : Les Testaments trahis.

L’année suivante, je quittai l’appartement de mes parents pour un minuscule studio à Paris. Il ne me semble l’avoir jamais recroisée lorsque je repassais ensuite chez mes parents. C’est il y a quatre ou cinq ans que mes parents m’ont appris que Mme H***, jeune préretraitée, avait quitté la résidence pour aller vivre aux Antilles auprès de ses enfants.

Bien qu’elle ressemblât finalement assez peu à l’image de mon souvenir, la femme de mon rêve était Mme H***. En fait, en rêve, le souvenir procède par allusions, associations d’idées autant que par mimesis : certes, il y avait bien ce look « femme d’affaire », mais à la voir, on n’aurait peiné à deviner que Mme H*** pratiquât le bodybuilding, et elle était d’une carnation beaucoup plus claire que la femme de mon rêve : simplement, cette complexion et ce corps de bodybuildeuse signifiaient « Antilles » et « musculation » afin de désigner Mme H***. De même, le « scénario » de mon rêve, cette histoire de manuscrit posthume, signifiaient ce livre de Kundera – qui fut le sujet de la seule vraie conversation que j’aie jamais eu avec cette femme.

Reste bien sûr à savoir pourquoi, cette nuit-là, mon inconscient m’a désigné cette femme-là, que j’ai à peine connue. Peut-être cela a-t-il à voir avec cette réserve sexuelle ? De fait, je n’ai jamais considéré Mme H*** comme un possible objet de désir, quoi qu’elle fût objectivement belle et désirable : entraient là sans doute à la fois son attitude de politesse aimable mais toujours distante, l’idée d’une impossibilité a priori tenant à la différence d’âge et à la proximité de mes parents et l’espèce de crainte respectueuse qu’inspire une femme au passé manifestement douloureux (divorce, agression…)

Je ne sais cependant ce que, dans ce rêve, à travers le souvenir de Mme H***, mon inconscient voulait me dire. Me signaler que cette femme était effectivement désirable, me signifier qu’il m’aurait été possible de la désirer, m’enjoindre de ne plus me laisser arrêter par ce qui, parfois, m’empêche d’exprimer un désir ? Ou bien au contraire me dire qu’il est temps maintenant de tenir le désir à plus de distance que je ne l’ai fait ces dernières années, de rechercher avec les femmes des liens où entrerait plus de réserve ainsi que ce pouvait être le cas lorsque j’étais plus jeune ? Même si les sens possible en sont opposés, il est clair cependant que ce rêve méditait sur l’espèce de « retrait charnel » dans lequel je vis (assez bien, au demeurant) depuis mon expatriation.


P.S. : Il va de soi que, comme dans tous les souvenirs que je livre ici, les traits biographiques susceptibles d’identifier Mme H*** ont été modifiés, hormis ceux qui la rattachent directement à mon rêve.

lundi 23 juillet 2012

Eloge des grandes lectrices


Pablo Picasso, La Lecture, 1921, pastel sur papier, 62 x 47 cm

Ici et là, dans deux blogs féminins que j’aime lire, ont été publiés récemment de belles notations sur le lien entre le désir féminin et une certaine pratique de la lecture (et aussi de l’écriture). Au fond, ce que ces deux admirables jeunes femmes disent, chacune à leur façon, rejoint ce constat que j’ai souvent fait : les meilleures amantes (les plus audacieuses, les plus subtiles) sont de grandes lectrices.

Par « grandes lectrices », je n’entends pas nécessairement des « intellectuelles » (dans le sens péjoratif de ce mot : des personnes perdues dans la nuée des concepts abstraits), moins encore des femmes qui lisent beaucoup, mais des femmes qui vivent un rapport à la fois fervent et exigeant à la lecture.

J’y vois plusieurs raisons.

Tout d’abord, dans l’expérience de la lecture entre en jeu un retrait radical du monde, un écart vis-à-vis de la socialité courante, un vœu de silence (même temporaire) qu’illustre à merveille la rumeur feutrée d’une bibliothèque – tout ce qui est nécessaire à une entente profonde de ce qu’est l’intime, le secret nécessaire à tout échange sensuel. Une grande lectrice pourra être volubile mais saura toujours très exactement à quel moment la voix basse ou le taire deviennent nécessaires, impérieux.

Cependant, ce sens du retrait n’est pas, pour une lectrice, une fuite loin des passions. Au contraire, dans la lecture, ce premier retrait ne conduit jamais à l’ataraxie, mais à un investissement émotionnel second – à une empathie violente envers l’objet de sa lecture. Les sentiments qu’éprouve la grande lectrice éprouve vis-à-vis de Lucien de Rubempré ou d’Albertine, de Justine ou de Fabrice del Dongo – mais aussi bien des indiens nambikwara ou des habitants de Montaillou entre 1294 et 1324 – des sentiments d’une puissance et d’une complexité qu’elle éprouvera rarement à l’égard de ses amitiés Facebook, de ses collègues de bureau ou de ses party-boys. Cette expérience, cette éducation sentimentale prédispose peut-être bien davantage que la « vraie vie » aux passions intimes.

Qu’on ne croie pas pour autant que je fasse l’éloge du bovarysme – au contraire. Les grandes lectrices savent au contraire (c’est peut-être une de leurs différences essentielles avec celles qui lisent – peut-être beaucoup – mais se contentent d’une identification à sens unique) que chaque personnage d’un roman ou chaque « thème » d’un essai, n’est qu’un des masques endossé par l’auteur – et que la lectrice revêtira à son tour : la grande lectrice est celle qui jouit de ce jeu de masques kaléidoscopique, qui investira successivement ou simultanément chacun de ces masques (Kundera dit que chaque personnage de roman est un « moi expérimental ») : elle « incarnera » ainsi Raskolnikov et le juge Porphyre, Achab et la baleine blanche, aussi bien que la force explicative du schème noème-noèse et la façon dont la conscience perceptive lui est irréductible. Or, là aussi, cette expérience est assez unique, et peut être reversée dans le champ de l’intimité amoureuse : la grande lectrice est celle qui saura se montrer délicate et indécente, soumise et dominatrice, tout en sachant qu’il ne s’agit là que d’un jeu de masques et que son être ne saurait être réduit à l’une de ces identifications ludiques.

Un autre point est lié à ce dernier : j’ai évoqué cette idée des « moi expérimentaux » dans la lecture. De fait, la grande lectrice est quelqu’un qui sait suspendre son jugement, ses principes éthiques, ses réactions épidermiques ou viscérales et ses déterminations socioculturelles (et non y renoncer) le temps de cette expérimentation – et apprécier la connaissance qu’elle aura ainsi acquise. Ainsi, pour donner un exemple, la grande lectrice athée sera-t-elle quelqu’un qui sera aussi capable de s’expérimenter comme croyante en lisant Pascal ou Simone Weil, de même que la grande lectrice croyante sera quelqu’un qui pourra s’expérimenter comme athée en lisant Nietzsche ou Bataille – et l’athéisme de l’une, la croyance de l’autre ne seront qu’enrichis par cette expérience. Je crois donc que les grandes lectrices sont de ce fait, dans l’intimité, plus audacieuses, en ce sens qu’elles sauront plus facilement suspendre le temps de l’expérience, leurs interdits ou leurs réticences, voire aller délibérément à leur encontre – sans pour autant craindre de se renier.

Lucian Freud, Girl Reading, 1952, huile sur toile, 15,2 x 20,3 cm, collection particulière

Je vois encore un point plus directement lié à la dimension langagière de la lecture.

La grande lectrice est en effet quelqu’un qui s’investit dans une œuvre de langage ; or le langage est un système de signes non mimétique mais référentiel : ce qui veut donc dire que si le langage suscite et organise des images mentales, celles-ci n’ont pas de traduction immédiate, unique, intangible comme peuvent en avoir les arts visuels. Il appartient donc au lecteur (à la lectrice) de reconstruire lui-même ses propres images mentales. Avec l’expérience d’une lecture approfondie, le lecteur (la lectrice) produit donc à partir d’un texte des images mentales d’une grande précision, supérieure même aux images sensorielles perçues « dans la vraie vie » (quel lecteur de La Montagne magique ne porte en lui une image plus complète, plus détaillée du sanatorium du Berghof que, disons, de l’hôtel où il a passé ses dernières vacances ?) ; de ce fait, le grand lecteur (la grande lectrice) acquiert l’habitude de construire des images mentales détaillées – de lieux, de personnages, de scènes. On voit où je veux en venir : les grandes lectrices ont par là même une capacité de fantasme supérieure en termes de richesse, de précision, de construction.

Enfin, la pratique de la lecture implique (c’est presque bête de le dire) un enrichissement du langage. Ce qui veut dire que la grande lectrice sait manier un spectre langagier très large – ce qui vaut aussi dans son intimité amoureuse : elle saura, dans le jeu de la séduction comme dans le déduit, émettre comme recevoir des « messages » à la fois plus nuancés et plus précis avec une certaine économie de moyens ; elle saura aussi jouer sur les registres de langue, user alternativement des périphrases les plus précieuses comme des mots les plus crus au lieu de s’en tenir à un langage banal : la grande lectrice est celle qui saura passer de « il ne me déplairait pas que vous vous montriez entreprenant » à « fous-moi bien dans le cul, mon salaud ! » au lieu de répéter bêtement « j’ai envie que tu me fasses l’amour ».

Ajoutons à cela enfin que la lecture, en plus d’être une expérience intérieure et une pratique du langage est aussi un moyen de connaissance. Et donc aussi, potentiellement, un moyen de connaissance érotique. Ce dernier point ne s’applique certes pas à toutes lectures ; mais il n’en demeure pas moins que, sans se substituer à l’expérience, le savoir acquis en lisant, disons, Point de lendemain ou  L’Usage des plaisirs, viendra enrichir considérablement la sexualité de la grande lectrice.

Qu’on ne se méprenne pas : cet éloge doit être pris pour un éloge érotique des grandes lectrices, non pour une dépréciation des qualités amoureuses des femmes qui ne lisent pas. (Au demeurant, si l’on doit trouver ici un contre-modèle de celles dont je prononce ici l’éloge, ce ne serait pas vers les non-lectrices qu’il faudrait se tourner, mais plutôt vers celles qui lisent un peu, qui lisent des choses faciles et pour se divertir.) Il doit aussi être tenu compte du fait que, moi-même grand lecteur, il m’est tout simplement plus facile de trouver un langage commun – donc une possibilité de rencontre vraie (et pas seulement d’ordre érotique)  – avec de grandes lectrices, et que, les connaissant donc mieux, je suis plus à même de louer et de m’expliquer leurs qualités amoureuses.


Le texte ci-dessus comporte, dans l’ordre, des allusions aux œuvres suivantes : Balzac, Illusions perdues, Splendeur et misère des courtisanes ; Proust, A la recherche du temps perdu ; Sade, Justine ou les malheurs de la vertu ; Stendhal, La Chartreuse de Parme ; Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques ; Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 ; Dostoïevski, Crime et châtiment ; Melville, Moby Dick ; Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception ; Thomas Mann, La Montagne magique ; Vivant Denon, Point de lendemain ; Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. II : L’Usage des plaisirs.

samedi 21 juillet 2012

Rêve II



Rêve étrange, cette nuit : un rêve érotique, oui, d’une certaine manière, mais sans « achèvement » érotique ; un rêve surtout qui semble me désigner quelque chose – mais quoi ?

Tout ce dont je m’en souviens, c’est ceci :

Dans le dédale de couloirs moquettés d’un hôtel, j’accompagne une femme (je vois mal son visage, mais c’est une femme métissée, antillaise peut-être) vêtue de façon à la fois stricte et élégante, chemisier blanc et jupe-tailleur gris-beige. Paradoxalement, la situation semble n’avoir rien d’érotique, ni même d’équivoque. Nous avons une discussion « sérieuse » à voix très basse ; il me semble que nous parlons d’un livre ou d’une thèse (quelque chose qui aurait à voir peut-être avec les sciences humaines, l’histoire ou la philosophie) ; cette phrase, prononcée par ma compagne me revient : « Il fait table rase de tous les présupposés antérieurs. »

La femme ouvre la porte d’une chambre avec une carte magnétique. C’est une chambre d’hôtel impersonnelle mais d’assez bon standing, avec un lit à une place – une chambre étroite, toute en longueur, assez sombre : il doit faire nuit au dehors, seule une lampe de chevet éclaire la pièce. Ma compagne me fait asseoir sur une chaise puis entreprend de se déshabiller, mais la chose semble naturelle et dépourvue de toute ambiguïté (comme si elle était ma mère ou ma sœur), et d’ailleurs la conversation sur ce livre ou cette thèse se poursuit tandis qu’elle se dévêt.

Une chose me surprend : cette femme est exceptionnellement musclée, ses jambes en particulier ressemblent à celles d'un bodybuilder. Pas de doute, pourtant : lorsqu’elle est entièrement nue, c’est bien une femme, pas un travesti ni un transsexuel. Et de toute manière je sais, comme on sait dans les rêves, sans savoir comment ni pourquoi, que c’est bien une femme ; je la sais de même belle et pourtant ne la désire pas (et sa musculature n’a rien à y voir : je peux trouver désirable une femme très musclée, pour autant que sa musculature ne détruise pas l’harmonie des proportions entre poitrine, taille et hanches). Puis, à peine est-elle nue, elle se rend dans la salle de bains. Resté seul dans la pièce, je vois une épaisse enveloppe de papier kraft posée à mes pieds, je sais (me l’a-t-elle dit auparavant ?) qu’elle contient le texte dont nous parlions (il s’agirait donc plutôt d’un manuscrit ?) mais je m’interdis de l’ouvrir.

La femme revient avec à la main une robe noire sur un cintre et des sous-vêtements noirs eux aussi, puis avec le même naturel qu’elle s’était déshabillée, entreprend de passer ces nouveaux vêtements mais en silence cette fois, un silence que je ne brise pas.

Mon rêve, ou du moins le souvenir que j’en ai au réveil, s’achève ici.

Il est toujours vain d’expliquer rationnellement une situation onirique – mais celle-ci est vraiment intrigante.

S’agissait-il d’une relation professionnelle ? Etions-nous lecteurs ou traducteurs dans une maison d’édition ou universitaires en congrès ? (Je n’ai jamais été rien de semblable.) Pourquoi ce changement de costume à vue ? Devait-elle se rendre à une soirée « habillée » ou à des funérailles ? Si c’est la dernière hypothèse, le manuscrit était-il une œuvre posthume dont nous eussions été les exécuteurs testamentaires ?

Et cette absence de désir, ce curieux mélange d’absolue impudeur et de réserve qui semblait aller de soi ? Liens du sang ? (Non, ou alors très lointains, puisque ma compagne était métissée.) Ou bien peut-être ma compagne n’aimait-elle que les femmes ? (Pourtant, il ne me semble pas l’avoir su comme je savais qu’elle était bien une femme.)

Et pourtant, par une intuition très vague et pourtant très forte, j’ai la certitude que le sens (naturellement inconscient) de ce rêve n’est pas à chercher dans une quelconque « explication » de la scène : j’ai la quasi certitude que c’est quelque chose de bien plus simple, que le « message » est bien en deçà de ces réflexions qui ne mènent à rien.

mercredi 11 juillet 2012

Eloge des fumeuses

Ronald B. Kitaj, Marynka Smoking, 1980, pastel et fusain sur papier, 90,8 x 56,5 cm, collection de l’artiste.

J’ai toujours aimé les femmes qui fument, ne serait-ce qu’occasionnellement, et éprouvé une gêne réelle dans l’intimité de non-fumeuses militantes.

C’est d’abord que la cigarette m’est toujours apparue comme un lieu de séduction essentiel.

D’abord, elle a longtemps été l’occasion d’un contact « neutre » entre deux inconnus du même sexe : demander une cigarette ou du feu, c’est à la fois ouvrir l’espace d’une possible complicité que cela implique pour autant les lourdeurs d’une drague, c’est aller au devant de l’autre tout en lui laissant l’entière liberté de s’en tenir là. (En l’espèce, j’ai toujours respecté quelques règles simples : un homme ne demande pas une cigarette à une inconnue mais seulement du feu ; un homme ne refusera pas une cigarette à une inconnue ; s’il n’y est pas incité, un homme n’insiste pas pour lier plus avant avec l’inconnue à laquelle il vient de demander du feu ou d’offrir une cigarette.)

(Reste d’ailleurs à savoir en quoi la politique anti-tabac qui sévit en France pourrait modifier cette situation. D’un côté, on pourrait penser qu’elle limite cette forme de convivialité-là : au prix du paquet, demander une cigarette serait presque déplacé, et les modes de contournement de cette contrainte (limitation de la consommation quotidienne, usage du tabac à rouler…) tendent à réduire les opportunités de ce type de contact. D’un autre côté, on pourrait aussi imaginer que la stigmatisation généralisée du tabac tende à créer une complicité plus immédiate entre les fumeurs : j’ai lu que de nombreuses idylles se nouaient à la porte des restaurants, entre fumeurs délaissant un instant leur tablée pour assouvir leur vice – à vérifier, mais pas impossible.)

De plus, il entre dans le geste même de fumer toute une gestion du corps susceptible de cristalliser le désir avec une efficacité redoutable. En m’épargnant la psychanalyse à deux sous de « la cigarette comme symbole phallique », je dois dire que, chez une femme, des mouvements de poignets légers mais fermes et des doigts sans excessive mobilité pour tenir la cigarette, le creusement des joues et le resserrement des lèvres pour une aspiration profonde, le soulèvement bref des ailes du nez pour en faire sortir la fumée sont des mouvements de physionomie qui m’ont toujours séduit à l’extrême. Et, à l’inverse, une amie me racontait que ce qui l’avait séduit d’emblée chez son mari était sa façon de fumer « à la Steve McQueen ».

Outre cette sensualité qui affleure dans le premier contact, il est d’autres sensualités tabagiques qui certes exigent davantage d’intimité, mais auxquelles je suis non moins sensible. Autant, je le reconnais, une haleine chargée de tabac froid n’est pas ce qu’on peut imaginer de plus séduisant, autant un baiser au goût de tabac chaud fait mes délices (et plus encore le baiser d’une bouche encore pleine de fumée) – a fortiori quand le goût du tabac qui m’est ainsi offert n’est pas celui que je fume : sentir s’immiscer dans sa bouche encore pleine de l’âpreté d’une Gitane brune la douceur d’un blond léger de Virginie (comme celui des Craven A) est tout simplement bouleversant. De même, autant des cheveux, des vêtements tout uniment imprégnés d’une odeur de cigarette peuvent être d’un agrément douteux, autant mon désir peut s’accroître violemment lorsque certains parfums (je pense en particulier à Jicky) et certaines odeurs de corps féminin (là, à une peau à la sueur mi poivrée, mi lactée et sentant le savon de Marseille frais) se mêlent d’une note de fumée.

On pourrait en déduire que je n’apprécie que les fumeuses occasionnelles : ce serait se tromper. Fumant moi-même une petite dizaine de cigarettes par jour, les odeurs de tabac froid ne sont guère pour me déranger ; en revanche, leur contrepartie positive, chez les femmes qui fument beaucoup, constitue par elle-même un charme sensuel auquel je résiste mal : une voix un peu plus rauque, un peu plus grave, entrecoupée de brefs accès d’une toux sèche.

Enfin, il est aussi un charme particulier aux fumeuses : c’est celui d’une autre convivialité – une convivialité d’après l’étreinte : fumer ensemble une cigarette lorsqu’on est encore nus et en sueur vient prolonger la sensualité partagée en dispensant de ces conversations où chacun se montre maladroit : laisse exister le silence tout en préservant, dans la fumée qui monte, quelque chose de l’intimité qui vient de se donner. A quoi il faut ajouter l’abandon, à mes yeux d’une beauté bouleversante, d’une femme qui fume nue.

Cela dit, « fumer nuit gravement à la santé », ne l'oubliez pas.

jeudi 5 juillet 2012

Souvenir I : Un week-end avec N*** et La Cheminée de l’atelier de Chassy de Balthus



Balthus (1908-2001), La Cheminée de l’atelier de Chassy , 1955, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection particulière

La peinture ne m’évoque presque jamais de souvenirs autres qu’elle-même. Je veux dire : si des souvenirs personnels me viennent quand je vois une toile, c’est des souvenirs liés ou bien à l’œuvre que je regarde (quand, où, avec qui, comment j’ai vu ce tableau par le passé) ou bien à d’autres œuvres (telle nature morte de Bonnard qui me fait penser à telle nature morte de Chardin). Des amis savent retrouver dans un portrait de Vouet telle expression d’un de leurs proches, dans un intérieur de Vuillard l’éclairage de tel appartement parisien où ils ont passé une soirée.

Pas moi, à une ou deux exceptions près : cette Cheminée de l’atelier de Chassy de Balthus, revue ce soir, me restitue presque à l’identique un souvenir vieux de près de douze ans.

L’image : pour moi, la liseuse assise sur le sol, nue sous une grande chemise d’homme, c’est N*** (cette poitrine un peu lourde, ces cuisses pleines, le naturel de la posture : ce qui la rapproche de mon souvenir est aussi ce qui fait du tableau un hapax au milieu des préadolescentes hiératiques de Balthus) ; la cheminée, la salle avec la grande table, c'est la vieille maison de l’Yonne qui nous avait été prêtée par mon ami Y*** pour un week-end ; la lumière, c’est celle des matins dans l’été caniculaire de 200*.

(Quelques variantes, bien sûr : pas de grand chevalet ni de toile posée contre le mur ; le sol était dallé de tommettes sang-de-bœuf ; les montants de la cheminée étaient de brique crue, surmontés d’un trumeau de bois noirci de suie ; les cheveux de N*** étaient d’un brun plus noir, moins châtain, et la chemise qu’elle portait ainsi était de coton bleu clair.)

Je connaissais N*** depuis mon année de khâgne. Je l’avais désirée, elle le savait, ne s’était jamais donnée à moi. Elle devait me dire, ce week-end-là, que nous étions trop semblables (grands lecteurs, taiseux et solitaires, protégeant tous deux sous un formalisme désuet une sensualité vorace : « deux eaux dormantes », selon ses propres termes) pour ne pas éprouver une sorte d’inquiétude à l’idée d’entretenir une liaison avec moi (« presque un inceste »).

Elle allait, deux mois plus tard, épouser un homme en tous points différent de nous : ambitieux, expansif, sans secret, ennemi du tabac, de l’alcool et du café et aux appétits sensuels modérés… A son faire-part de mariage, elle avait joint un billet où ses élégantes pattes de mouche me laissaient entendre (inexplicablement, j’ai perdu ce billet et ne peux m’en remémorer les termes exacts) qu’elle souhaiterait passer quelques jours dans ma compagnie exclusive.

Elle venait de rendre les clefs de son studio du Quartier Latin, habitait chez ses parents à Sceaux avant d’emménager avec son futur mari dans les tours du front de Seine, dans le 15e arrondissement. Ma mansarde de la rue Vavin était minuscule – et promettait d’être invivable, le zinc chauffé à blanc par la canicule. Je résolus donc d’emprunter à mon ami Y*** les clefs de sa vieille maison de famille (une ferme aménagée en résidence secondaire) dans les coteaux de l’Auxerrois.

Nous passâmes ensemble deux jours. Nous faisions l’amour toutes les deux ou trois heures. Quand nous étions épuisés, nous nous taisions ; somnolions parfois un peu ; jetant quelque chose sur nos épaules plutôt que nous rhabillant, nous allions lire dans la grande salle vide (N*** lisait La Chambre claire de Barthes, moi Perturbation de Bernhard), assis sur les tommettes plus fraîches que les fauteuils ; en silence toujours, tantôt nous préparions du café et fumions des Gitanes (N*** est la seule femme que j’ai vu fumer des cigarettes brunes), tantôt nous prenions une douche, tantôt nous allions au puits de la cour remplir la cruche de verre d’une eau glacée au goût métallique ; parfois, lorsque la faim nous nouait l’estomac, nous dévorions des ventrées de fromage et de pain de campagne.

Je me souviens du goût qu’avaient les sécrétions du sexe de N*** : un goût d’huître fine-de-claire : frais, salé, avec des notes de noisette en arrière-bouche. Je me souviens des muscles de ses cuisses se contractant comme des câbles, enserrant ma tête ou mes reins. Je me souviens de sa voix toujours un peu rauque qui descendait d’une octave vers le contralto lorsqu’elle me disait des mots d’une crudité inouïe. Je me souviens qu’elle ne voulait pas que je jouisse en elle mais que nous parvenions à l’orgasme en même temps, elle masturbant ma queue au dessus, moi frottant son clitoris jusqu’à m’en endolorir les phalanges (« … c’est quand du sperme chaud gicle sur mon ventre que je jouis vraiment, tu sais. »)

Rentrés à Paris, nous ne nous sommes plus jamais revus, selon un pacte tacite.

mardi 3 juillet 2012

Eclaircissement I : Facesitting/smothering


J’écrivais l'autre jour : « Autant je n’éprouve aucune attirance à l’égard du bondage, de la domination “purs” – dans la mesure où eux aussi sont des codes contraignants –, et moins encore à l’égard du SM (infliger ou recevoir douleur ou humiliation est fondamentalement étranger à mon érotique volontiers hédoniste), autant j’aime ces jeux, cette subversion vis-à-vis des codes sexuels. »

Je dois tout de même préciser : ceci étant posé, j’affectionne tout particulièrement certaines pratiques généralement liées aux codes du BDSM. Par exemple, outre le fait d’être attaché aux montants du lit, j’aime lécher le sexe, les fesses d’une femme assise sur mon visage. Suis-je pour autant un adepte de ce qu’on appelle « facesitting » ou « smothering » ? Pas vraiment, dans la mesure où ces deux mots renvoient, précisément, à des figures imposées du BDSM.

Ainsi « facesitting » semble-t-il suggérer quelque chose qui relève de l’humiliation. Or lorsqu’une femme s’assied sur mon visage, je ne me sens nullement humilié ou rabaissé. J’y vois plutôt l’expression d’un désir impérieux d’être léchée avec plus d’intensité que dans un cunnilingus ou un anulingus classique : et ce que j’éprouve alors, c’est tout ensemble la gratitude devant ce que je prends pour une marque de confiance (double : ma partenaire se sentirait donc en confiance avec moi pour m’adresser une demande aussi intense, et aurait assez de confiance en ma capacité de répondre à cette demande) et le souci de bien faire ce qui m’est ainsi demandé.

De même, « smothering », littéralement « étouffement », renvoie-t-il implicitement à quelque supplice. Certes, le souffle peut en effet venir à se raréfier dans cette position, quand le corps désiré pèse sur ma bouche et mon nez, et que le suc mêlé de ma salive, de ses sécrétions et de nos sueurs emplit peu à peu tous les interstices de nos chairs où l’air pourrait filtrer. Mais ce n’est pour moi nullement un supplice, tout au plus un léger inconfort ; inconfort qui, par ailleurs se trouve, au niveau des pures sensations, largement compensé par ce simple fait : lorsque la bouche et le nez se trouvent ainsi envahis par la sueur et les sécrétions de ma partenaire, la sensation de s’incorporer au corps désiré atteint alors une puissance gustative et olfactive qui subjugue, et qu’accroît encore jusqu’au vertige le manque d’oxygène. C’est donc bien là non un supplice que je subirais mais une jouissance sensuelle dont je suis (avec quelle gratitude) le bénéficiaire.

samedi 30 juin 2012

Attaché




Dans mon rêve récurrent de la semaine dernière, je trouve au moins un point de contact avec ma sexualité « réelle » : avoir les mains attachées aux montants du lit. Ce n’est pas quelque chose que j’ai beaucoup pratiqué, ni un fantasme obsédant que je chercherais à tout prix à reproduire, mais une pratique à laquelle j’ai pris un réel plaisir chaque fois que je l’ai expérimentée.

De fait, chaque fois qu’une de mes partenaires m’a ainsi attaché, deux choses ont considérablement accru ma jouissance : d’une part, d’être privé de mouvement et donc livré au seul bon vouloir de ma partenaire – d’être, en somme, transformé en objet sexuel, soit un jeu subtil avec l’inversion du paradigme masculin actif/féminin passif ; d’autre part, étant réduit à l’inaction, le sentiment d’être dans le même temps placé dans un rôle de spectateur de ma propre sexualité – soit une complexification du paradigme acteur(s)/voyeur.

Autant je n’éprouve aucune attirance à l’égard du bondage, de la domination « purs » – dans la mesure où eux aussi sont des codes contraignants –, et moins encore à l’égard du SM (infliger ou recevoir douleur ou humiliation est fondamentalement étranger à mon érotique volontiers hédoniste), autant j’aime ces jeux, cette subversion vis-à-vis des codes sexuels.

jeudi 28 juin 2012

Eloge d’une peau mûre





Avant que je ne quitte la France, une femme m’a accordé l’inappréciable honneur de partager son intimité. Cette femme est mariée et se trouve être sensiblement plus âgée que moi. Je ne ferai pas ici (du moins pas cette nuit) l’éloge des femmes adultères. Je ferai l’éloge de sa peau et de son âge.

Outre son aspect stéréotypé, l’opinio communis quant aux femmes mûres, qui vante leur « savoir-faire », leur « expérience », leur « disponibilité », m’agace : on dirait que reconnaître leurs qualités d’amantes semble exclure qu’elles puissent, pour elles-mêmes, susciter le désir ; comme si, implicitement, le corps d’une femme de plus de quarante ans était toujours moins désirable que celui d’une jeune fille de dix-huit ans.

En ce qu’elle est généralisation abusive, cette doxa est déjà une absurdité : pour ne parler que de moi, j’ai toujours été (infiniment) plus attiré par une croupe aux formes pleines et bien cambrée chez une femme mûre que par des fesses plates chez une post-adolescente.

Mais cette idée reçue va aussi à l’encontre de certains de mes goûts sensuels les plus profonds. J’entends déjà le contre-argument des juvénophiles : certes, me diront-ils, une jeune fille de dix-huit ans peut être moins bien faite qu’une femme de plus de quarante ans, mais il y aurait l’incomparable fraîcheur, la douceur sans pareil, l’inégalable fermeté d’une peau jeune. C’est cet argument-là que je voudrais réfuter.

Tout d’abord, il peut y avoir, dans une peau mûre, un charme pour ceux qui sont sensibles à la beauté de l’automne, au bonheur du temps qui passe : pour ceux-ci, une ride, un amollissement de la chair, un léger desséchement de la peau, l’apparition de taches de son ne seront pas des signes de flétrissure, mais au contraire comme une patine émouvante et même un embellie glorieuse. (Comme, à l’opéra, le vieillissement d’une voix de soprano qui, dans le Chevalier à la rose, passe du rôle de Sophie à celui de la Maréchale.) Je suis de ceux-là, on l’aura deviné.

Mais ne sublimons pas outre mesure : je trouve aussi (et peut-être même surtout) une qualité sensuelle toute particulière à certaines peaux mûres. C’est que je suis – sur le plan visuel, sur le plan tactile – sensible aux textures et aux grains denses, complexes, riches, contrastés (et cela vaut aussi bien pour la peinture que pour la peau des femmes : j’ai instinctivement envie de toucher la matière d’un Rembrandt ou d’un Zao Wou-ki). Particularité sensuelle qui explique à l’évidence mon goût extrême (mon appétit immodéré, même) pour les peaux de certaines femmes mûres (comme sans doute cet autre, pour les peaux de certaines femmes noires).

Pour moi, ce qui est incomparable, ce n’est pas le lissé pâle – la fadeur, pour tout dire – des peaux jeunes : ce sont, par exemple, les sillons qui parcheminent en sécheresse le dessus d’une main tandis que la peau semble s’alourdir du poids de la chair sur les cuisses, les fesses ou les seins ; c’est la tavelure qui déploie sa granulation brune, rousse, fauve sur les épaules, les bras, le haut du décolleté tandis que sous la peau restée plus laiteuse des cuisses, des fesses et des seins ressort avec plus d’insistance le lacis bleuté des veines…

La femme admirable dont je parlais en commençant ces lignes m’a autorisé à photographier son corps. Ce sont ces photographies que je regarde cette nuit. Ce n'est pas l'une d'entre elles, bien sûr, qui illustre cet article, quoi que c’en fût l’illustration idéale, mais cette photographie pornographique s’en rapproche au mieux (celle-là, je ne la retoucherai pas : je ne veux pas évoquer une image mentale, mais célébrer la matérialité d’une chair).

dimanche 24 juin 2012

Rêve I




Rêve érotique récurent, ces trois dernières nuits.

Je suis allongé sur le dos, nu, les mains attachées aux barres du lit. Dans la pénombre, s’approche une femme aux cheveux de geai immensément longs et incroyablement épais qui cachent toujours une moitié au moins de son visage. Elle s’agenouille sur le lit en écartant mes cuisses, baisse la tête en faisant retomber sa lourde chevelure sur mon torse et mon ventre et me suce ; au moment où je suis sur le point d’éclater, elle cesse de me sucer et enroule mon membre dans une torsade de ses cheveux, puis me branle jusqu’à ce que je jouisse.

Je vois mon sperme dessiner des filaments blancs et luisants dans la toison noire et opaque de sa chevelure : c’est la dernière image de mon rêve.

(Bien sûr, je me réveille aussitôt : j’ai joui dans mon sommeil.)
 
J’ignore d’où vient un tel rêve.

Baudelaire ? Mais la lecture de La chevelure ou d’Un hémisphère dans une chevelure ne m’a jamais inspiré de telles images : l’idée d’enfouir mon visage dans une chevelure, oui, mais non celle d’y jouir (en outre, si les « cheveux bleus », les « tresses lourdes et noires » correspondaient à la femme de mon rêve, celle du poème les avait plus lisses et plus luisants, à cause, sans doute, de « l’huile de coco »).

Un souvenir ? Aucune de celles qui ont daigné partager ma couche ne s’est donné à moi de la sorte ; aucune de celles que je n’ai pu fléchir en ma faveur ne m’en avait donné ne serait-ce que l’idée. Je crois d’ailleurs n’avoir jamais rencontré – et suis certain de n’avoir jamais désiré – une femme à la chevelure si longue et si dense que celle de mon rêve.

Une image pornographique ? Un adult model, Foxy Anya, semble s’être fait une spécialité de cette scène ; mais ce n’est qu’à présent que je découvre sur le net l’image de cette très belle femme (l’eussé-je découverte auparavant que ses ongles démesurément longs, et recourbés, m’auraient sans doute frappé – ne serait-ce que dans la mesure où ils m’inspirent un certain malaise).

Un symbole, donc, une construction de l’inconscient ? Mais quel sens lui donner alors ?