Domiziana Giordano
(Nostalghia, Tarkovski, 1983, avec Oleg Yankovski)
vendredi 21 septembre 2012
vendredi 14 septembre 2012
J’aime, je n’aime pas…
J’ai lu
beaucoup Roland Barthes à l’époque où j’étais élève de khâgne ; mais à
l’époque, c’était surtout le Barthes critique littéraire et sémiologue
(j’aimais beaucoup la façon dont il parlait de Sade dans les deux essais de Sade, Fourier, Loyola : une analyse
de Sade en dehors du sadisme – c’est-à-dire de Sade écrivain). Plus récemment,
à l’occasion de la sortie de son Journal
de deuil, j’ai eu l’occasion de découvrir un autre Barthes, celui de ses
dernières années : un Barthes à l’égotisme retors, parlant de lui-même
quand il semble parler d’autre chose (du Japon, du langage amoureux, de la
photographie, de la lumière du Sud-Ouest) ou au contraire se tenant à une
distance ironique de la subjectivité lorsqu’il parle ouvertement de lui – qu’il
s’agisse de ses « essais de journal intime » ou de ce petit volume,
que j’avais seulement feuilleté lorsque je l’avais acheté il y a presque vingt
ans : Roland Barthes par Roland
Barthes.
Ce Barthes-là
m’a étonné par son souci du corps – de son corps comme du corps des autres. Ce
qui m’a retenu, c’est que Barthes ici n’élude pas la question du corps
« sexuel » (et homosexuel dans son cas) mais ne l’exagère pas non
plus : on a l’impression que le corps est une totalité qui s’expérimente
certes par la sexualité mais aussi par
le langage, par l’écoute de la musique, la pratique du dessin ou du piano,
l’expérience de la migraine ou de la fatigue, par les sensations gustatives,
par le souvenir (qu’il appelle anamnèse).
J’ai en
particulier été très sensible à la justesse de ce passage où, après avoir
dressé une liste de ce qu’il aime et de ce qu’il n’aime pas, il écrit
ceci : « J’aime, je n’aime pas : cela n’a aucune importance pour personne ; cela, apparemment, n’a
pas de sens. Et pourtant, tout cela veut dire : mon corps n’est pas le
même que le vôtre. Ainsi, dans cette
écume anarchique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage distrait, se
dessine peu à peu la figure d’une énigme corporelle, appelant complicité ou
irritation. »
(Et je me
demande si la prolifération facebookienne des « j’aime » ne
correspond pas sournoisement à une banalisation et à une marchandisation des
« énigmes corporelles » que
nous sommes ; enfin, je n’en sais rien : je n’ai pas de page
Facebook.)
Je me suis
amusé à écrire mes propres listes de ce que j’aime et de ce que je n’aime pas –
à la manière de Barthes, c’est-à-dire en évitant de mentionner mes préférences
sexuelles et les choses qui vont par trop de soi (« je n’aime pas
l’intolérance ») :
J’aime : le café, les salades amères (pissenlit, chicorée,
roquette), le cumin, les fromages de chèvre cendrés, la réglisse, la gelée de
coings, l’odeur de terre humide après un orage, les chardons bleus, les lunaires
(monnaies du pape), les immortelles des dunes, le Perrier glacé, les gens qui
parlent à voix basse, Pablo Casals, le bourbon, les matelas et les sommiers un
peu durs, le lapin à la moutarde, les cigarettes brunes, Bach, la randonnée, le
pain d’épices, le chocolat noir, le caramel, les murets de pierre sèche, les
pastels secs, les crayons à mine de plomb, l’encre sépia, les cartes et les
atlas, le beurre salé, les essais autobiographiques (plutôt que les récits), le
violoncelle, Giacometti, Zoran Music, la musique de chambre, Jean Paulhan,
Jules Renard, Marcel Schwob, Michel Leiris, François Truffaut, les gares, le
pouilly-fuissé, le chevalier-montrachet, le chablis, être en avance à mes
rendez-vous, les Essais de Montaigne,
la lumière de fin d’après-midi sur certains sentiers de l’Aubrac, l’odeur de
bois et de vernis dans l’atelier d’un luthier, Paolo Conte, certains spectacles
de Pina Bausch ou de Carolyn Carlson, etc.
Je n’aime pas : les animaux dans les appartements, les bonshommes
à catogan, les géraniums, les agrumes, la Fête de la musique, la peinture
surréaliste, les approximations syntaxiques, les bandes dessinées, Rostropovitch,
les vestiaires, l’odeur de chlore des piscines, les aliments frits, les crèmes
glacées, les gâteaux, l’opéra italien, les voix de tête, les gens qui parlent
fort au restaurant, les téléphones portables, le langage SMS, les gourmettes,
les foulards, le genre « baroque » au cinéma (de Fellini à Almodovar),
les expositions kitsch à Versailles (genre Koons ou Murakami), les conversations
portant sur la politique ou la religion, le mobilier « de style », les
centres commerciaux, les villes nouvelles, les verrines, l’ésotérisme, les survêtements,
etc.
Non sans me
demander quelles « complicités » et quelles « irritations »
ces lignes pourraient appeler…
vendredi 7 septembre 2012
lundi 3 septembre 2012
Une saison « modianesque »
Fin août,
début septembre : ce moment qui n’est déjà plus les vacances mais qui n’est
pas encore « la rentrée », il existe donc aussi ici, dans cette ville
du Moyen Orient. Rentré de mon séjour en Crimée, je retrouve la ville moins
bruyante et les derniers jours du ramadan accentuent encore cette impression
étrange (rues désertes et sombres, mais des lumignons aux balcons, des fenêtres
éclairées d’où montent des rumeurs joyeuses) ; les couloirs, les bureaux
sont presque déserts (beaucoup de collègues, ceux qui ont des enfants, ne seront de retour ici que pour la rentrée
du lycée français), des ventilateurs brassent un air encore chaud…
Cette
sensation – ville déserte, journées blanches, soirées longues et lentes, nuits
d’été, impression intérieure de flottement – je l’avais d’abord connue et aimée
lorsque je travaillais dans des bureaux près du métro Ternes. La sensation de
vide heureux que j’avais alors connue, après les heures de bureau, en déambulant
au hasard entre les boulevards des Maréchaux, l’Etoile, le Trocadéro, le
quartier de l’Europe, le parc Monceau et la gare Saint-Lazare, m’arrêtant parfois
dans des bars au style design du début des années 60 et où j’étais le seul
client, découvrant certaines rues totalement désertes de ces quartiers plutôt
luxueux avec l’impression étrange d’être hors du temps – cette sensation, je l’ai
retrouvée quelques années plus tard en lisant Quartier perdu de Patrick Modiano, dépeinte avec une acuité
prodigieuse dans ces notations minimalistes, dans cette narration lâche et
erratique qui sont le style même de leur auteur (ou du moins d’une partie de
son œuvre, celle qu’épargnent les ombres de l’occupation : en particulier Du plus loin de l’oubli et,
dernièrement, L’horizon).
A l’époque où
je l’ai lu, ce livre était déjà publié en édition de poche, dans la collection Folio.
Sa couverture, illustrée par Pierre Le Tan représentait, de nuit, cette pagode
de l’angle de l’avenue de Courcelles et de la rue Rembrandt, qui m’avait si
souvent servi de point de repère lorsque j’arpentais ce même « quartier
perdu ».
Quelqu’un saurait-il
pourquoi Pierre Le Tan, dont le style graphique correspondait si bien à l’univers
de Modiano, n’illustre plus les couvertures de l’auteur dans la collection
Folio ? J’aime moins les photos en noir et blanc qui, depuis Dora Bruder je crois, ont remplacé ces
dessins.
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